Longtemps, les tout-petits n’étaient rien de plus que des petits êtres qu’il fallait nourrir et protéger. Puis tout a changé au cours des derniers siècles. Cette transformation de notre vision de la petite enfance, c’est une histoire fascinante où s’entremêlent découvertes scientifiques, bouleversements sociaux et révolutions éducatives. Comprendre ce parcours nous éclaire sur les défis d’aujourd’hui quand il s’agit d’accompagner nos jeunes enfants.
Comment la petite enfance est-elle devenue un âge de la vie à part entière ?
C’est vraiment dans la **deuxième moitié du XIXe siècle** que la petite enfance devient enfin un véritable âge de la vie. Cette période coïncide avec trois phénomènes majeurs : la mortalité infantile qui recule enfin, l’éducation qui prend une place centrale, et cette nouvelle façon de voir l’enfant comme un individu qui a besoin d’une socialisation particulière.
Avant ça, tout au long du XIXe siècle, la mortalité infantile était dramatique partout en Europe. L’affection des familles cohabitait bizarrement avec des pratiques qui montraient un certain détachement économique : l’abandon massif des nourrissons et la mise en nourrice généralisée battaient des records. À Paris, en 1860, la moitié des enfants étaient confiés à des nourrices.
La **révolution pastorienne des années 1890** change la donne. Grâce à la compréhension de l’origine microbienne des maladies, à la pasteurisation et aux premiers vaccins, la mortalité infantile chute de façon spectaculaire et durable. Cette époque voit naître les premières initiatives coordonnées : « Gouttes de lait » qui distribuent du lait stérilisé, dispensaires, associations pour promouvoir l’allaitement et crèches se multiplient dans un mouvement européen transnational. Les congrès internationaux de Paris (1905), Bruxelles (1907) et Berlin (1911) en témoignent.
Quand et pourquoi les premières crèches ont-elles été créées ?
La première crèche française naît en **1844**, grâce à Firmin Marbeau, adjoint au maire du 1er arrondissement de Paris. Cette création répond à plusieurs besoins sociaux et économiques de l’époque industrielle naissante.
L’émergence du capitalisme industriel provoque un fort développement des usines et un exode rural massif vers la capitale. L’objectif principal consiste à accueillir les enfants des « classes indigentes » pour permettre à leurs mères de travailler. Mais les ambitions vont plus loin que la simple garde : il s’agit aussi de lutter contre la mortalité infantile, de pacifier la société et de « moraliser » les classes populaires en éduquant les parents selon le modèle bourgeois.
Le terme « crèche » fait directement référence à la crèche de Bethléem, ce qui montre bien l’ancrage religieux de cette initiative issue du catholicisme social. Les premières structures comportaient symboliquement 12 berceaux pour 12 enfants, comme les 12 apôtres, et leur règlement comptait 12 articles.
Ces établissements s’installaient dans des maisons bourgeoises avec jardin, la question du « bon air » étant considérée comme essentielle. Après déshabillage, lavage et revêtement de l’uniforme, l’enfant était confié à une « berceuse ». L’aspect éducatif était alors totalement absent, l’accent étant mis uniquement sur les soins et la surveillance.
Comment les approches éducatives de la petite enfance ont-elles évolué ?
L’institutionnalisation de la protection et de l’éducation de la petite enfance démarre vraiment au XIXe siècle. Cette organisation, jusque-là surtout informelle et familiale, se structure avec la création de jardins d’enfants à visée éducative et de crèches dans une grande partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord.
La France fait œuvre de pionnière en intégrant la maternelle au système éducatif dès **1886**, puis en étendant son offre d’éducation préscolaire dans les années 1950. D’un autre côté, la fédération de Russie développe au début du XXe siècle le premier service public généralisé d’éducation de la petite enfance, dans le cadre du projet socialiste visant l’égale participation des femmes et des hommes à la production.
L’expansion véritable des services d’éducation et de protection de la petite enfance débute dans les **années 1960**, en même temps que l’essor considérable de la participation féminine au marché du travail. Cette période voit émerger de nouvelles approches pédagogiques intégrant notamment la communication gestuelle, qui reconnaît l’importance des interactions non verbales dans le développement du langage chez les tout-petits.
Quel rôle la science a-t-elle joué dans cette transformation ?
La petite enfance devient progressivement **objet de science** pour une multitude de discours médicaux, psychologiques et pédagogiques. Cette scientifisation offre souvent aux femmes leur premier terrain légitime en tant que chercheuses et expertes.
La deuxième moitié du XXe siècle se caractérise par une expansion massive des politiques nationales sanitaires et sociales spécifiquement européennes. La vaccination systématique contre la rougeole, la poliomyélite et la rubéole fait encore diminuer la mortalité infantile, surtout dans les pays d’Europe centrale où les régimes communistes créent les premiers systèmes de santé publique nationaux.
L’essor et la vulgarisation de la psychologie transforment radicalement les représentations du petit enfant. Des ouvrages de référence comme « Comment soigner et éduquer son enfant » (1952) de Benjamin Spock diffusent une vision de l’enfant comme individu en voie de socialisation. Cette approche scientifique intègre désormais des dimensions comme l’éveil musical, reconnaissant l’importance de la stimulation sensorielle précoce dans le développement cognitif.
Comment les modèles de prise en charge se sont-ils diversifiés ?
Deux modèles principaux émergent pour répondre aux besoins de prise en charge collective des enfants :
- Le modèle éducatif : adossé à l’institution scolaire et distinct des crèches, il se généralise en France, en Angleterre, en Belgique, puis en Italie et en Espagne
- Le modèle de soin et de service : couvrant tous les âges de la petite enfance, il se développe dans les pays scandinaves et les pays communistes à partir des années 1960, se chargeant progressivement de missions éducatives
Ces structures de prise en charge collective alimentent aussi l’emploi féminin, créant un secteur qui remplit une fonction maternelle socialisée. L’apparition du plastique, du lait artificiel et des jouets industriels transforme en parallèle le quotidien des enfants et des parents des classes moyennes.
Cette diversification des approches intègre petit à petit des dimensions comme l’éveil sensoriel, reconnaissant l’importance cruciale des premières expériences sensorielles dans la construction des apprentissages futurs.
Quelles transformations observe-t-on dans les rôles parentaux ?
L’évolution des représentations de la petite enfance redéfinit profondément le rôle des femmes en tant que mères, travailleuses et éducatrices. Avec l’affirmation des nationalismes et la baisse du taux de natalité, la peur du déclin démographique renforce les représentations maternalistes, justifiant la création des allocations familiales et des premiers congés de maternité.
Cette conception éducative favorise un certain retour des hommes dans le domaine de la petite enfance. Alors qu’ils étaient présents dans les salles d’asile françaises du XIXe siècle avant d’être progressivement marginalisés (sauf en tant que médecins ou scientifiques), leur retour s’observe dans la place grandissante attribuée au père.
Paradoxalement, l’importance accordée à la psychologie de l’enfant semble aller de pair avec une **socialisation de genre renforcée**. Contrairement au début du XXe siècle où les petits enfants étaient souvent vêtus de manière non sexuée, l’évolution depuis le milieu du XXe siècle met en évidence une socialisation précoce différenciée selon le sexe.
Quel cadre juridique international encadre-t-il la petite enfance aujourd’hui ?
Les **années 1990** ouvrent une ère nouvelle grâce à la ratification rapide de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant. En définissant clairement que « l’enfant » désigne tout être humain âgé de moins de 18 ans, cette Convention reconnaît formellement le droit de l’enfant à la survie et au développement.
La protection et l’éducation de la petite enfance est ensuite stimulée par l’adoption en mars 1990 de la Déclaration mondiale sur l’Éducation pour tous à Jomtien, puis reprise en 2000 dans le Cadre d’action de Dakar. Le premier des six objectifs de l’Éducation pour tous énonce clairement l’importance de « développer et améliorer sous tous leurs aspects la protection et l’éducation de la petite enfance ».
À partir des **années 2010**, cette thématique suscite une attention grandissante de la part du secteur de la recherche, de la société civile et des organisations intergouvernementales. Les recherches continuent de documenter les multiples bénéfices de la protection et de l’éducation de la petite enfance dans les domaines de la santé, de l’éducation, du bien-être social et affectif, de l’équité et de la cohésion sociales.
Cette histoire de la petite enfance révèle une transformation profonde : d’une période de simple survie, elle est devenue un âge reconnu comme fondamental pour le développement humain. Cette évolution continue de nourrir les réflexions actuelles sur l’accompagnement des tout-petits, intégrant les apports des neurosciences et des nouvelles approches pédagogiques pour offrir aux enfants les meilleures conditions de développement.





